ALICAN TAYLA: « L’UNION EUROPEENNE N’EST PAS LA SEULE OPTION DIPLOMATIQUE DE LA TURQUIE »

 

Alican Tay

ENTRETIEN avec ALICAN TAYLA, chercheur à l’IRIS.
Membre de l’Observatoire de recherche interdisciplinaire sur la Turquie contemporaine (OBTIC), il collabore également à plusieurs magazines turcs.
A l’occasion de la visite à Ankara du ministre français des Affaires Étrangères M.Bernard Kouchner il revient pour nous sur les récentes tensions entre les deux pays.

Quels sont les principaux intérêts de la France en Turquie ?

La Turquie représente un intérêt économique évident pour les entreprises françaises, qui y investissent de plus en plus. C’est la 17eme économie du monde, un pays membre du G20 mais aussi et surtout un grand marché de plus de 75 millions de personnes.
Sur le plan  diplomatique, la Turquie prend également ces dernières années un rôle de plus en plus reconnu de médiateur au Moyen-Orient, au moment même ou la France perd,  elle, sa place de médiateur sur la scène internationale.

Les relations entre les deux pays se sont sensiblement dégradées depuis 2007 et la prise de position de Nicolas Sark ozy contre l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne. Les choses se sont-elles tassées depuis?

La tension reste encore vive en Turquie. Cela s’explique en partie par le fait que la France, et plus particulièrement Jacques Chirac, représentait jusque-là pour les Turcs un appui solide à leur candidature. Avec l’arrivée de Sarkozy, on est passé très rapidement  et de façon radicale à un refus ferme et catégorique.
La gestion de « l’Année de la Turquie  en France » en 2009 a été révélateur de ce changement. A l’origine, l’évènement  avait été voulu et organisé par Chirac lui-même, ca devait être quelque chose d’important. Le Sarkozy a craint que ca ne vienne perturber son électorat, alors que se préparaient les élections européennes, et il a  prit toute une série de mesures pour en limiter la visibilité et la durée.
De la même manière, la visite en France l’an dernière du président Gül a été pour le moins…. expéditive. Elle n’a pas donné lieu à une conférence de presse commune entre les deux chefs d’Etat, chose rare à ce niveau diplomatique.

Ce genre de choses ont fait du bruit dans la presse turque et ont contribué à faire perdre beaucoup de crédibilité au gouvernement français.

L’opinion publique turque en veut-elle à la France ou à son président ?

Nicolas Sarkozy a un engagement tellement personnel et catégorique sur la question de la Turquie que c’est sur son image que se sont cristallisées les tensions. Du point de vue de la presse  turque, Sarkozy a tout du français snob et hypocrite, qui manipule l’entrée de leur pays à des fins électoralistes.
Cela ne veut pourtant pas dire pour autant que la France est désormais persona non grata en Turquie. La visite de Bernard Kouchner à Ankara, par exemple, n’a donné lieu à aucune manifestation et n’a qu’a peine été évoquée dans la presse. Cette crispation, si elle existe, n’a pas vocation à durer.
Et puis la Turquie reste un pays plutôt francophile. La culture française y a joué une influence considérable pendant la période de transition entre la fin de l’Empire Ottoman et le début de la République. Aujourd’hui encore la plupart des intellectuels turcs sont francophones. La plupart des écoles étrangères en Turquie sont des écoles françaises et la langue turque elle-même est remplie de mots directement tirés  du français.

Le vrai risque n’est donc pas une brouille à long terme, mais bien plus un désintérêt progressif des Turcs pour la France et, plus largement, pour l’Europe. L’entrée dans l’UE reste et restera un objectif majeur pour Ankara, mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’UE n’est pas sa seule option de la Turquie. Elle  garde toujours des liens diplomatiques très fort avec les Etats-Unis et Israël, malgré ce qu’on pourrait penser. La Turquie a quelqu’un d’autre vers qui se tourner

Au moment où l’UMP le voile intégral en France, l’AKP a permis le retour du voile dans les universités turques. N’y-a-t-il pas entre ces deux pays laïcs un fossé qui se creuse ?

Le problème est plus complexe. La Turquie est l’un des seul pays au monde (avec le Portugal) à inscrire comme la France le mot « laïcité » dans sa Constitution mais sa conception de la chose est totalement différente: la laïcité turque soumet le religieux au politique, alors que la laïcité française les sépare.
C’est ainsi qu’il existe en Turquie un ministère des Affaires Religieuses. Les imams en sont les fonctionnaires et les prêches du vendredi sont financés par les impôts. Il y a des cours d’éducation religieuse à l’école et ils sont obligatoires. Sur les cartes d‘identité, il est fait mention de la religion. C’est quand même très différent de la situation en France.
En fait, il a toujours été difficile du point de vue français de considérer la Turquie comme un pays « laïc », et ce n’est pas le fait de du gouvernement au pouvoir.

L’AKP, lui,  souhaite effectivement réadapter la  législation  en vigueur, mais cela n’en fait pas pour autant un parti islamiste – dans le sens où il ne propose pas d’appliquer la charia comme les islamistes politiques. Il a des références religieuses mais ses réformes ne sont absolument pas inspirées d’une idéologie.
C’est avant tout un parti de droite, libéral et conservateur, qui joue uniquement pour le pouvoir et qui est prêt à faire des concessions. Il ne souhaite pas islamiser la Turquie tout simplement parce que la majorité de son électorat ne le veut pas.

L’armée turque a toujours été la garante indéfectible de la laïcité en Turquie. Les réformes passées  à la rentrée affaiblissent la  présence des militaires dans les hautes instances étatiques, comme le Conseil de Sécurité National. N’y a-t-il pas là tout de même un risque d’islamisation ?

Le référendum du 12 septembre répond à une réelle nécessité pour la Turquie de réformer la constitution de 1982, imposée dans la lignée du coup d’Etat  de 1980 et qui concentre le pouvoir de façon excessive dans les mains de l’exécutif militaire. La réforme de l’AKP ne fait que remettre l’exécutif civil aux commandes, rien de plus.

Par contre, sa large victoire au référendum laisse clairement penser qu’ils vont gagner les prochaines élections qui auront certainement lieu [ndlr: la date n’est pas encore précisément fixée] en 2011 pour les législatives et 2012 pour les présidentielles. Ils auront alors la majorité à l’Assemblée, un président issu de leurs rangs et le contrôle des  institutions judiciaires.
Le danger, si danger il y a, est moins celui d’une l’islamisation rampante que celui d’un pouvoir civil qui s’installe dans la durée et  contrôle toutes les dynamiques économiques et politiques du pays, ce qui est un risque tout aussi grand.


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