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DOROTHEE SCHMID: « L’AKP PEUT SERVIR DE MODELE AUX PARTIS ISLAMISTES SUR LE PLAN ECONOMIQUE »

Alors qu’Al-Qaeda a annoncé hier s’être choisi un nouveau leader, Dorothée Schmid revient sur les liens complexes entre l’AKP et les diverses mouvances islamistes de la région.
Docteur en Sciences Politiques, Dorothée Schmid est directrice de recherche à l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI), en charge du programme « Turquie Contemporaine ».

Dorothée Schmid

Avant d’aller plus loin, pouvez-vous nous dire quelles ont été les réactions en Turquie à l’annonce du décès de Ben Laden ?

Du côté gouvernemental, la réaction officielle a été extrêmement claire, sans aucun malaise : le président Abdullah Gül a accueilli avec « beaucoup de satisfaction » la nouvelle, rappelant au passage que la Turquie était engagé de longue date dans la lutte contre le terrorisme, comprenez le terrorisme kurde.
La population turque a quand à elle dans sa grande majorité réagi avec indifférence à l’annonce de l’opération, même si on a pu constater de manière très marginale quelques manifestations de contestation.

La Turquie a été frappée par Al-Qaeda en 2003 dans plusieurs attentats qui ciblaient essentiellement des intérêts étrangers (une succursale d’HSBC, l’ambassade britannique…). Ce pays, qui a historiquement aboli le califat pour le remplacer par un régime laïc, devrait constituer une cible prioritaire pour une organisation qui prône son rétablissement. Comment expliquer ce calme relatif ?

Al-Qaeda vise en priorité les pays occidentaux ou considérés comme occupés par des troupes occidentales, comme l’Irak.  Ce n’est pas le cas de la Turquie, qui a certes instauré une forme -très particulière- de laïcité mais reste à 99,9% composée de musulmans sunnites. Son gouvernement, d’origine ou d’idéologie islamiste, comme on veut, utilise de plus la question religieuse en politique intérieure comme en politique extérieure et n’est donc pas comme certains de ses voisins dans une rhétorique de lutte contre l’islamisme à l’échelle internationale.
Le pays n’a donc jamais représenté une cible « prioritaire » pour l’organisation, qui l’a cependant menacé fin 2009 pour sa participation à l’ISAF en Afghanistan, quand il a pris en charge le commandement central à Kaboul.

La Turquie annonce pourtant régulièrement l’arrestation de militants d’Al-Qaeda sur son sol, comme ce fut encore le cas le mois dernier. Certains accusent les autorités de se servir de la lutte contre l’islamisme radical pour mettre en prison des militants du Hezbollah turc, un mouvement kurde….

En toute franchise, c’est très difficile d’y voir clair dans la mesure où beaucoup d’opérations de police en Turquie se passent dans une grande opacité et que le Hezbollah turc est lui même un mouvement assez mystérieux que l’on soupçonne d’avoir été monté par l’armée et les services secrets pour lutter contre le PKK. Chacune de ces arrestations est donc l’occasion pour l’opinion publique turque d’y voir un règlement de compte entre le gouvernement et des mouvements kurdes.
D’une manière générale, quand une bombe explose en Turquie, il est toujours assez difficile de l’attribuer. Plusieurs mouvements locaux sont capables de préparer un attentat, mais ne sont généralement pas lié à l’islam radical.

Le Jerusalem Post annonçait cet hiver qu’à en croire un câble diplomatique diffusé par Wikileaks, la Turquie aurait fermé les yeux sur des caches d’armes installées au Kurdistan par Al-Qaeda en Irak. Qu’en est-il selon vous ?

Aucune information sérieuse n’a été publiée sur le sujet et la nouvelle n’a donné lieu qu’a très peu de débat en Turquie. Le câble ne met pas en avant une quelconque intention de l’armée turque d’aider Al-Qaeda en Irak mais souligne plutôt leur incapacité à surveiller leur frontière est, qui soit dit en passant est effectivement une véritable passoire. C’est une plaque tournante pour toutes sortes de trafics dans lesquels peuvent être impliqués aussi bien des groupes islamistes que le gouvernement turc ou des militants kurdes.

En Egypte et en Tunisie, les Frères Musulmans et le parti Ennahdha multiplie les références à l’AKP depuis le début du « Printemps Arabe ». A quoi peut-on attribué cette soudaine notoriété ?

Question de stratégie politique. L’AKP peut servir de modèle parce qu’il a réussi légitimer certaines mesures islamistes dans le débat public,  à « blanchir » presque l’image de l’islamisme politique aux yeux des occidentaux, mais aussi pour ses réussites concrètes dans la gestion de la Turquie, notamment sur le plan économique.
Les révoltes en Tunisie et en Egypte a ouvert un espace d’expression pour des partis qui ont surtout l’habitude de la clandestinité, il est donc normal qu’il prenne un modèle qui a lui l’expérience de la vie politique. C’est une manière de se légitimer.

Quels sont les liens entre l’AKP et les autres partis islamistes de la région ?

On sait qu’il existe des liens personnels entre certains membres de l’AKP et des partis en question, et la Turquie entend bien en jouer pour peser dans la reconstruction de ces pays.  Tout en gardant une posture attentiste vis-à-vis des régimes contestés par les révoltes, les dirigeants turcs savent qu’ils doivent préparer l’avenir et ont réactivé depuis le début des événements un canal diplomatique religieux avec certaines personnalités des mouvements islamistes.

De plus, il a toujours existé des contacts entre l’AKP et le Hamas, et ce depuis la création du parti, même si ce dernier a un peu de mal à l’assumer. Le secrétaire général de l’organisation palestinienne, Kaled Mechaal, a déjà lui-même été invité en Turquie mais ce fut à initiative du parti AKP  et non du gouvernement.

A ce propos, une nouvelle « flottille pour la paix » se prépare d’ici la fin du mois. Peut-on y voir un lien avec l’avancée des élections législatives turques de la mi-juillet à la mi-juin, certains espérant peut-être profiter de l’« effet de souffle » ?

Les liens entre l’AKP et l’IHH, l’organisation caritative islamiste qui finance l’opération, sont complexes et là encore assez troubles. On sait qu’il existe des liens personnels entre certains membres des deux organisations mais cela n’a pas de liens avec l’avancement de des élections. L’AKP passe son temps à  manipuler le calendrier électoral en fonction de toutes sortes de paramètres et il est de toute manière difficile de savoir si un nouvel affrontement lui serait favorable.
Je pense au contraire qu’Erdogan n’a pas du tout besoin d’un « Mavi Maramara 2 » alors qu’il peine déjà à gérer la situation en Syrie. Je ne pense pas que cela soit dans ses intentions en tout cas.

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